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27/10/2015

Confluence des rives (extrait de rapt, éditions de La Nerthe)

lecture à la maison de la poésie de Rennes d'un extrait de mon livre : rapt, paru aux éditions de La Nerthe, en 2013.

Confluence des rives

(mon atelier avec, derrière la lumière, Max Jacob sur le pont de fer)

 

https://youtu.be/eFoCzR4YXTA

 

(vidéo prise par Jean-Claude Leroy, le 18 octobre 2015)

 

 

24/10/2015

Entretien (été 2015) avec Fabrice Thumerel

http://www.t-pas-net.com/libr-critique/entretien-deplacem...

Avec les derniers livres reçus de François Rannous’est ouvert le livre de celui qui veut "être en perpétuel décalage" et pour qui "l’identité du poème vient de son itinerrance" – mot-valise intéressant emprunté à Patrick Beurard-Valdoye qui souligne à quel point l’écriture poétique ne tient pas tant d’un parcours balisé que d’un vagabondage par sons et par mots.

 

« bombine la poésie sur la vitre
lisse de nos mots-mots-mots »
(F. Rannou, Le Livre s’est ouvert, La Termitière, 2014).

 

 

 

« le réel / c’est / un trait / d’angle » (Rapt, ibid., 2013).

Écrit par francoisrannou dans Blog, lectures, liens du web, Livre, livres édités | Lien permanent |  Facebook | |

19/08/2015

La vie, la mort, le secret – mode d’emploi (sur La Chèvre noire, par Sanda Voïca)

 

                Prenez des séquences de votre vie, de celle de vos parents, femmes et enfants, frères ou sœurs, tantes et oncles, de vos voisins, ami(e)s, amant(e)s. Non pas celles que vous voudrez, non : les séquences qui voudront, elles, de vous plutôt. Plutôt les séquences qui, elles, voudront de vous.

                Qui vont s’emparer de vous, vous vampiriser, jusqu’à vous laisser la peau sèche. Mais pas avant que vous ayez eu le temps de tout mettre sur papier, de préférence un carnet Rhodia : « bloc Rhodia jaune cartonné dessus avec trois sapins verts stylisés » (p.71), ou prendre des photos, noir et blanc de préférence, ou « inscrites » dans quelques morceaux musicaux — interprétations ou compositions. Prises et reprises, parfois changements d’angle, mais surtout le saisissement d’un angle d’attaque – pour attaquer la séquence qui restera inexpugnable.

                Une pensée au roman « La vie mode d’emploi » de Georges Perec : sans faire un vrai rapprochement (ou parallèle) – surtout que l’un est très prolixe, l’autre très succinct, serré – les deux livres ont en commun ces entrées différentes ou multiples. Malgré le sous-titre « suite », qui nous oblige, dans le cas de François Rannou, à respecter l’enchaînement des fragments. Et malgré une évidence « pratique » : lecture du roman de Pérec page après page, et non pas en intervertissant les pages ou les chapitres. Aussi, un même désir d’exhaustivité : non pas d’encyclopédisme, mais dans la suggestion que le peu qui nous est offert peut représenter le tout. Litote d’une vie, dont le « ressort » ou le principe même, qui est, d’une certaine façon, le secret (une énigme à résoudre), serait à la puissance deux et dont l’effet serait d’autant plus fort qu’elle tourne autour d’un secret… Et plus proche de ce que François Rannou écrit lui-même : « Je poursuis avec la pulpe de mes doigts les lignes nombreuses qui, à force de se croiser, de se décroiser, finissent par brouiller la distincte arborescence du départ en une succession de fuites simultanées. » (p.78) (moi qui souligne). « La chèvre noire » est cette succession de fuites et même de petites fugues simultanées. Et aussi : « le temps du poème devrait brouiller les repères comme s’il était une sorte de présent continu sans aucune nostalgie, d’une vivacité réelle, confondante. » [1]

                La chèvre noire est aussi un autre nom de la mort. On la sacrifie pour voir venir « le devin qui te dira ta route et les mesures de ta route et comment revenir par la mer poissonneuse. » (« L’Odyssée », trad. Philippe Jaccottet, p.9 ici[2])

                On sacrifie cet animal pour « faire remonter du vent aveugle la parole qui libère ». La chèvre se transforme en celle qu’elle doit rendre bienveillante : la mort elle-même. La bienveillance est-elle effilée ?? que veux-tu dire ?dans ce passage ? Transvasée ?

                Cette tristesse de fond ou la mélancolie de l’écrivain de fond, comme la fameuse solitude du coureur de fond c’est : la tête de jivaro incandescente, on ne peut pas la saisir mais on peut jouer autour : danser et chanter – rituel de passage.

                L’écrivain : psychopompe de son vivant ? La chèvre sacrifiée transformée en psychopompe. Qui fait conduire ou « passer » tout le monde : morts et vivants, l’écrivain lui-même ne sachant plus sa nature, ou bien mort et vivant à la fois. Dans la même personne. Personne ? Non, persona : masque permanent, ou bien enlevé pour en mettre un autre. Renouvellement des masques (et voix) : et bal des fantômes autour.

                Ambiance d’un permanent rituel.

                Rituel observé gardé dans des formes fragmentaires, le plus souvent duales (par deux) mais parfois par trois, et même apparaît un seul fragment (à la page 26 et 103), sur chaque page. Pour les blancs entre les fragments, peut-être ceci : « La durée s’ouvre entre les lignes, les blancs du papier deviennent des puissances, la guerre se passe entre dit et non-dit, la clé de la comédie tragique est qu’il s’agit uniquement d’un immense conflit de littératures. Des rôles, des tentatives plus ou moins réussies de poèmes ou de récits, des approximations ou des réussites de raisonnements, il ne se passe rien d’autre. » [3] Voilà présenté ici, par l’intermédiaire de cette citation de Philippe Sollers, le sujet du livre.

                Deux temps rythmiques, le plus souvent, même si dans chacun les tempos varient. Jazzistiquement jouée, cette suite est pour quel(s) instrument(s) ? J’entends un clavier, et le pizzicato d’un alto (la sœur), et le basson (du grand-père), et la mandoline de la mère, et la flûte du narrateur. Et la basse de viole ? Je fais mon « Pierre et le loup ».Ou plutôt le grand méchant loup, tout simplement. Pierre a déjà été mangé par le loup, pardon, par la chèvre : par l’écriture de son histoire. L’écriture l’a « pris » en entier.

                Sa suite ne peut avoir comme suite qu’elle-même. Se repencher (la lire) sur elle sans cesse. Essayer de la saisir par des bouts/ entrées/ failles variées – les blancs dans les pages ou d’une page à l’autre.

                Le bavardage est banni.

                Les citations à la fin de chaque chapitre – auxquelles on peut rajouter les paroles d’une chanson (p. 51) dans le texte même – font plus que jamais partie intégrante du livre. Ne pas changer de police, ne pas mettre les guillemets et les « fondre » dans les autres pages – et les différences seront à peine décelables – celles de ton, musicalement parlant, surtout.

                Je n’ai pas pu m’empêcher de rapprocher cette lecture d’un autre livre, « Le Secret » de Philippe Sollers – où le secret a beaucoup d’acceptions. Et, entre parenthèses, c’est le livre où le narrateur Sollers parle, pour la première fois, de la mort de sa mère…Mais avec cette différence, parmi beaucoup d’autres, que la mère dans « La chèvre noire », est « Tatouée de l’intérieur » (p.21), quand chez Sollers elle est effacement mutuel: « Je m’efface en toi, tu t’effaceras en toi […]. » (la mère qui « suggère » ces paroles au narrateur). [4]

                « Le Secret, comme la vérité, n’est pas de ce monde ». Et : « On ne vous a pas dit une fois qu’elle n’était pas de ce monde ? » (« Le Secret, p.19).

                L’avant-propos de François Rannou à sa « Chèvre noire » s’offre déjà comme une première lecture. Avec cet oxymore complexe, « une tête de jivaro incandescente qui brûle à froid », comme avertissement, nous nous attendons presque à une tragédie grecque. Et même si ce n’est qu’une citation de l’Odyssée qui nous « attend » on n’a pas moins affaire à une histoire d’écorché vif, mais que la distanciation  nous rend supportable ou lisible.

                Entre Gil Evans et Anton Webern (annoncés), en passant par le « rock dur pure Berlin » (p.19), nous plongeons et nous remontons des eaux troubles d’une histoire familiale qui s’ouvre et se ferme sur elle-même.

                La Tour de Babel sonore de la famille et les soixante-dix langues parlées par les « goélands avaleurs d’yeux » (p.14) arrivent à être « harmonisées » par l’auteur. Et nous revenons de cette lecture « plus nus de nous-mêmes » (comme la mère est revenue de l’Afrique plus nue d’elle-même . (p.15)).

                Et les voix sont variées, en effet : « une vielle à roue sa voix » (p.14) ; « voix pleines » (p.15) ; « une note grave tenue » ; « Quelle est cette voix ? Impossible à entendre. » ; « une note seule l’envahit. Résonne. » (p.15). « Encore mais sa voix. C’est une corde basse qui vibre bourdonne devient sa respiration. ». « Sa gorge est un rythme qui bat. Se presse. Non. Encore. […] La clarté raide de ses muscles poursuit la voix la tient du bout des doigts […] mais cette note tout à coup la prend. Toute entière. » (p. 15) (moi qui souligne)

                Les scènes où la sexualité est rehaussée sont, elles aussi, sonorisées. « L’amplitude nue d’un asthme lent s’insinue par la fente. » (p. 19). Sont mis en évidence les cinq sens sollicités en même temps pour faire l’amour. Après la vue –« rideau sombre prune sale » ; « le cuir bleu » ; le toucher – « rêche quand il [le rideau] glisse jusqu’à ma joue »  et « […] grandes lèvres avec la pulpe des doigts » ; l’ouïe : « rock dur pure Berlin » , «soufflet qui se met en branle » et aussi «  plus grinçant et plus silencieux tout à coup » ; l’odorat :  « l’odeur de javel » ; le goût induit par  « langues pendues qui pompent aspirent »

                Nous voilà devant les cinq sens simultanés, si chers également à Philippe Sollers, les cinq sens réunis, et le sens des mots de l’écrivain François Rannou, et le bon sens de la page parfaite. L’acte : « C’est. L’extrême onction de soi-même. Quoi s’évide ? C’est. » (p. 20) Et aussi la preuve qu’écrire et faire l’amour, c’est la même chose.

                Le secret : « Vous ne savez rien. Personne. Même toi. » (p. 23). »Lézard aux ailes rouges du secret » (p. 26) Mais  [La] «  mouche, bleu aléatoire vacillant bourdonnement » est la même que celle du poème « 465 » d’Emily Dickinson, traduit par François Rannou lui-même et clôturant la partie comprenant sa « propre » mouche. Chacune des citations à la fin d’un chapitre : rideau ou la fin couronne le chapitre. Apothéose.

                Que les mots tombent comme les sons (notes de musique) – jamais plus évident dans un texte. Il faut avoir l’oreille (parfaite si possible), et l’ouvrir aussi.

                La notation est alerte dès le début, avec ses variations-modulations qui gardent, tout au long du livre  cette « vitesse interminable de l’enfance. » (p. ? à chercher). Mais la vie n’est-elle qu’attaque ? Trouver l’angle d’attaque, et surtout « être ensemble pour l’ultime Attaque […] (Emily Dickinson).

                Le fils de sa mère n’est-il pas devenu… l’autre Fils, celui qui, à travers son livre, fait « remonter du vent aveugle la parole qui libère » ? Même si « […] Inscrire avec la force d’un tailleur de lettres ce qu’elle ne dira jamais » nous est mis dans le présentoir. (p.57) Elle – sa mère – devenue la Mère, à son tour fille du Fils ? Le secret de famille frôle le secret mystique. De toute façon, nous nous trouvons devant ce texte comme devant le Mystère même.

                Sauvé par ce qui ne sauve pas : l’écriture.

                L’écriture : ce qui maintient en suspension permanente l’auteur et les lecteurs.

                Notre tâche de lecteur est rendue aussi ardue que celle de l’écrivain : saisir, nous le disions déjà, l’insaisissable, l’impondérable, l’incandescent.

                J’aimerais conclure sur le secret de François Rannou avec les paroles de… Philippe Sollers : « J’aime écrire, tracer les lettres et les mots, l’intervalle toujours changeant entre les lettres et les mots, seule façon de laisser filer, de devenir silencieusement et à chaque instant le secret du monde. » (« Le Secret », Gallimard, 1992, p.45) (moi qui souligne). Car je pense que François Rannou a rejoint, par son écriture, ce secret dont parle Philippe Sollers. De même que : « Le roman se fait tout seul, et ton roman est universel si tu veux, ta vie ne ressemble à aucune autre dans le sentiment d’être là, maintenant, à jamais, pour rien, en détail. ». Et plus loin : « Ce que tu sais, tu es seul à le savoir. » (Id., p. 46)

                Mais l’aveu de François Rannou : « Oui, riez, riez, ça me fait du bien si c’est la grâce. Je construis mon personnage. Vous ne saurez rien. » (p.39) Voilà les deux écrivains « démasqués ».

                Sans s’attarder ici sur le secret dans les Evangiles – comme dans celui de Matthieu, 10, 26 : « […] car il n’y a rien de caché qui ne doive se découvrir, rien de secret qui ne doive être connu. ».

                Et parce qu’on y est (le roman de Sollers) : encore une citation, car au-delà d’avoir vu dans les deux livres des façons bien différentes d’aborder le secret, j’aimerais dire, encore une fois, ce que seraient les voix chez François Rannou, avec les mots de Sollers (les miens trop faibles) : « Ce sont les voix qui sont éternelles, les moments de voix. Il y a un éclair des voix qui passe à travers tout et subsiste au-delà de tout. Telle voix, tel destin pour toujours. Pas ce qui est dit, la voix seule, tout à coup détachée, sans fin, non enregistrable, non situable. Comment font-ils pour ne pas l’entendre ? Ecoute. [ …]. » (Ibid. pp. 96-97).

                L’auteur même dit ailleurs : « Une identité retrouvée ( ?) en se forgeant une langue qui montre l’échange entre ces voix, échange qui ne les stabilise pas et permet autre chose que l’anonymat : trouver ces voix, c’est percer le secret des mensonges, c’est être dans la langue à travers ces rythmes différents comme anonyme — être dans le secret des choses, et par la profération, faire rentrer le réel, le dehors dans la parole en libérant, excédant la langue. » (1996) [5]

                Un artiste comme Daniel Pommereulle – celui qui a fait surtout les « Objets de prémonition » – aurait pu voir dans ce livre la variante « écrite » de son pot de peinture entouré de rasoirs : « Objet hors saisie ».

                Si Giacometti est invoqué – « Aux pieds, la gravité d’1 Giacometti », c’est aussi peut-être parce que l’écrivain est un colosse non pas aux pieds d’argile, mais aux pieds bien ancrés dans la terre et le regard bien ancré dans « le ciel [qui] [semble] une plage dont la mer vient de se retirer, s’écoule par les fins sillons qui zèbrent la grève… ». Et la même légèreté (la gravitation annulée ?) de Giacometti, quand « Entre les berges devenues à peu près disparition du simple poids des corps, le pied nu ne s’enfoncerait plus. » (p. 76). La même légèreté tellement désirée par le sculpteur.

                ET LA SEULE CHOSE PRISE DANS L’ECRITURE DE SON TEXTE EST SA NATURE.

                Autotélique, la chèvre noire ?

                Non : « […] écrire apparaît aussi comme l’effort de suture infinie non du corps réel et du langage mais du sujet morcelé à la réalité incommensurable du langage. ».[6]

 

 

NB : Ce texte est paru la première fois dans le dossier que la revue Paysages écrits a consacré à mon travail. http://fr.calameo.com/read/001677772f5265d22b12b

[1] François Rannou sur le mur de sa page FB, fragment publié le 29 octobre 2013.

[2] Dans « La chèvre noire ».

[3]  Philippe Sollers, « Le Secret », Gallimard, 1992, p.121.

[4] Philippe Sollers, « Le Secret », p. 132.

[5] François Rannou, « Notes de travail », lues sur la page FB de l’auteur, post du 29 octobre 2013.

[6] Jérôme Roger, « Henri Michaux : poésie pour savoir », 2000.