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18/07/2015

Sur « Dejarme solo « , de Michel Portal ‘in My Favourite things (éds. Alter Ego)

À Francis Marmande

 

Début des années 80. J’habite au 107. Grand Boulevard. Deux fenêtres qui s’ouvrent à l’ouest. Lumière acérée de l’été en fin d’après-midi. Elle semble distinguer chaque détail : grain des façades, lignes d’horizon qui se dessinent en traits nets, à peine aperçus jusqu’à aujourd’hui. Cette grande ville de Bretagne se métamorphose en Sud. Le disque sur la platine : ¡ Dejarme solo !

Portal  est là : seul. On connaît l’importance, pour lui, en « live » & en studio, de la rencontre. Pourtant, quelle solitude, et ouvertement revendiquée, comme, presque, un défi ! Jouant tour à tour et à la fois, grâce au re-recording, du saxophone alto, du ténor, du soprano, du sopranino, de la clarinette, de la clarinette basse et contrebasse, du tenora (cet instrument de la famille des hautbois, qu’on joue en Catalogne, et qui sert à faire danser), du bandonéon et des percussions. Ce désir se comprend mieux si l’on rapproche le projet de Michel Portal du travail d’un poète lorsqu’il conçoit un livre d’artiste — on pourrait alors parler pour  ¡Dejarme solo ! d’un disque d’artiste. On entend les rapports entre les morceaux et la peinture solaire, crue, d’Alechinsky ; on perçoit comment les portraits en N & B de Philippe Coqueux, loin de n’être que de simples illustrations de pochette, révèlent en contrepoint ce qui se trame là, dans les gestes, les regards ; enfin, on saisit mieux le travail qui se fait entre le musicien, le producteur et les techniciens : du même ordre que celui effectué, avant le numérique, par le poète lorsqu’il construit l’espace de son livre avec les ouvriers typographes. Alors, ¡ Dejarme solo ! (qu’on me laisse seul) ? Le paradoxe de l’écrivain est également celui du musicien dans ce disque.

Préparation méticuleuse, concentration, tension. L’enregistrement en studio cherche en général à atteindre une perfection toujours imaginée. Glenn Gould en était arrivé à ne plus jouer en public. Une folie. Retrait total. Portal, lui, même quand il joue le répertoire classique le fait avec un engagement total. Il a conscience de toutes les possibilités que la technique de studio lui offre mais pour en renverser les valeurs, de l’intérieur. L’enjeu est de faire qu’une lame de fond enlève les morts qui l’habitent en les tirant par les pieds. Oui, partir à la rencontre de soi-même comme un autre à perpétuellement découvrir. Se défaire de ses oripeaux — creuser un itinéraire où les voix se superposant mettent au jour les facettes d’un visage réellement vivant. On pense aux œuvres de Picasso, inspirées des masques africains. D’En el campo à Bat sarrou, Portal façonne une écoute neuve comme le peintre un nouveau regard. Les lieux de solitude et d’affrontement à soi-même deviennent source résurgente de rencontres puisées dans les sensations-souvenirs. Les lignes entre rythme intérieur (sang qui pulse) et rythmes d’ailleurs se combattent, se croisent, se mélangent. L’exploration des instruments jusqu’à des sonorités tendues, effilées, se transforme en maîtrise tenue pour dire ce qui en soi, à soi, se dérobe. Et fait avancer. Et doit être sorti de soi pour aller vers l’autre.

Ce disque est un don. Ce mouvement musical est une pensée incarnée, en partage : ceci est mon corps, mon âme, écoutez. Les vôtres. Dépense et sacrifice. Comme en concert. Le bouleversement que fut Chateauvallon trouve ici à se prolonger, à s’approfondir. D’une autre manière. La maîtrise des tenants et des aboutissants, dans ce disque, est en quelque sorte la garantie que tout peut advenir. Risque pris, complètement, entraînant celui qui écoute jusqu’au bout, chauffé à blanc, dans une danse apollinienne.

Le temps, chez lui, est durée rayonnante. On entend à l’avance les rencontres futures : Galliano, Minneapolis, etc. Sa musique indique notre littéralité désarmante — un autre corps à toucher s’avance, s’aggrave s’éclairant, devient cœur vite battant, fluide-heurté battant !

 

Que la vieille peau musicale ne prenne pas ! Michel Portal nous donne cette chance. Le métissage de cette musique n’est qu’une succession très rapide de paysages qui finissent par se mêler au fil des corps pris dans notre corps. Nos mémoires se désenvoûtent grâce à la musique qui nous rend au vrai réel : le sursaut, le désir absolu ! La musique de Portal nous fait toujours brûler & vivre !

Écrit par francoisrannou dans Blog, Livre, livres édités, mes livres, Musique | Lien permanent |  Facebook | |

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